Leçons de la résidence


Quand j’ai accepté d’aller donner des cours de « Cerveau actif » dans une résidence pour personnes âgées, ça n’était pas parce que ça m’intéressait. La vérité, c’est que je manquais de travail, et que j’étais un peu désespérée. Je n’ai jamais aimé les résidences pour personnes âgées. J’ai toujours trouvé que c’est des endroits déprimants, même si on essaie de leur donner des noms tels que Villa du Bonheur, Jardins Ensoleillés ou Manoir du Bel Âge.

Quand même, j’ai accepté de bon cœur ce travail que me proposait mon employeur, me disant que cette expérience aurait sans doute beaucoup à m’apprendre. J’étais loin de me douter de ce que j’en retirerais, au terme de 8 mois de visites hebdomadaires à celles que j’ai surnommées affectueusement « ma gang de grand-mères ».

Tout d’abord, j’ai pris une grosse dose d’humilité lorsqu’après 4 cours, la moitié de mes élèves se sont levées en bloc, disant qu’elles ne reviendraient plus à mon cours, parce que je me pensais dans un cours d’université. J’essayais de leur donner des stratégies de mémorisation, tel que suggéré dans le programme qu’on m’avait remis. Dès lors, j’ai adapté mon enseignement, et on a fait ce qui leur plaisait pour le reste de l’année: des activités amusantes pour les distraire le jeudi après-midi.

Malgré mes efforts, au moins une fois par semaine, l’une de mes activités ne passait pas la barre, parfois critiquée avant même qu’on ait commencé! J’ai vite réalisé que les personnalités des femmes âgées sont bien affirmées. Elles n’ont plus rien à perdre, et surtout pas de leur temps, malgré ce qu’on pourrait croire.

Une autre préconception fausse que j’avais, c’est que les personnes âgées sont toutes nostalgiques, et que les activités référant « au bon vieux temps » leur plairait. Or, certaines de mes élèves me coupaient vite en affaire: « Parler du passé, ça ne m’intéresse pas! As-tu autre chose à proposer? »

Le passé refaisait surface en d’autres circonstances.

Comme quand l’une de mes « élèves » nous a lu un texte qu’elle avait écrit en imaginant les paroles de son mari, cloué au lit et incapable de s’exprimer dans sa fin de vie. Mes larmes se sont jointes aux siennes, mais les autres vieilles sont restées les yeux secs, ayant probablement vécu trop de misères semblables.

Comme quand je leur ai demandé comment elles allaient fêter Noël. J’ai bien compris que ce n’est pas drôle, fêter Noël en résidence. Même si on leur organise une fête quelques jours avant le 25 décembre, c’est plutôt la tristesse que j’ai lu dans leurs paroles, dans le regret des Noël où elles recevaient toute leur famille.

Comme quand une d’elles m’a confié qu’elle appréhendait la visite de ses deux filles vivant au loin. « Deux semaines, c’était bien trop long, c’est plate ici, et je n’ai plus la santé que j’avais… Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire avec elles? » Elle m’a rappelée ma grand-mère, qui ne souhaitait pas recevoir de visite rare à l’hôpital, ne voulant pas qu’on la voie ainsi diminuée.

En fait, chacune à sa façon me rappelait l’une ou l’autre de mes défuntes grand-mères. Souvent, j’ai eu l’impression que ces dernières étaient là, à me dicter la voie à suivre pour satisfaire mes élèves les plus surprenantes en carrière.

J’ai compris qu’elles me seraient fidèles et reviendraient au cours semaine après semaine si je leur montrais du respect, si je m’assoyais à la table avec elles plutôt que de me tenir debout en avant, et si on avait au moins quelques bons rires à chaque fois. J’ai pris le temps de les connaitre, de les écouter, de parler avec elles avant et après le cours. Je me suis beaucoup attachées à elles.

Je n’aime pas les résidences plus qu’avant. En fait, je suis persuadée plus que jamais que je ne voudrais pas finir ma vie dans ce genre de milieu. Peut-être que je me trompe, mais aucune de mes grand-mères adoptives ne semble vraiment heureuse d’y être, même si on y prend bien soin d’elles. Elles paraissent plutôt résignées. Ont-elles choisi d’y aller, de peur de déranger leurs enfants, ou ne souhaitant pas s’éloigner d’où elles ont toujours vécu? C’est possible. Peut-être aussi qu’elles n’ont pas eu le choix.

Avant cette expérience, j’avais un peu de mal à m’imaginer prendre un jour la décision d’accueillir l’un de mes parents chez moi. Je me sens déjà débordée et souvent fatiguée, avec ma famille et mes propres problèmes de santé. Mais maintenant je sais que le moment venu, je leur ouvrirai les bras.

C’est ça que j’avais à apprendre, finalement.

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